Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL

Visites pastorales des cure et abbaye de Chézery, en 1581

 

De manière inhabituelle, le 9 août 1581, on relève deux comptes rendus de visites pastorales du même jour à Chézery par l'évêque Claude de Granier, celui de l'abbaye puis celui de la paroisse. Le second réserve quelques surprises : curé non désigné, église (au vocable de Marie) annexe de l'abbaye et cimetière qui est celui de l'abbaye ! On note que l'église est de construction très modeste, sans pavage, sans clocher ni cloches, sans fenêtres vitrées au chœur. Ces ordonnances d'aménagements de l'église ne furent certainement pas exécutées puisqu'une nouvelle église sera construite en 1645. Notons aussi des troubles religieux avec injonction de pourvoir à la paix dans les six mois...

Le texte relatif à l'abbaye donne un bon aperçu de sa constitution. L'évêque ne pouvait pas "visiter" une abbaye, au sens du droit canonique, ceci étant réservé au pape ; l'usage voulait cependant une visite de courtoisie et partager un repas à la table monacale valait sûrement mieux qu'à celle du curé !

Jacques BOURGEOIS, abbé de l'abbaye, était de la famille des BOURGEOIS de Billiat et du Pays de Gex et les minutes notariales sont pleines de ses opérations immobilières.

Visite de l'abbaye de Chézery, le 9 août 1581 (Traduction)

"Le neuf août 1581.
Visité l'abbaye de Sainte-Marie et Saint-Roland au lieu de Chézery, dont le commendataire est présentement Révérend Messire Jacques Bourgeois, légitimement pourvu [de sa charge]. Il y a là douze religieux de l'ordre cistercien, dont dix sont des prêtres et deux des novices. Parmi les prêtres, un est prieur, un autre est sacristain [faisant fonction de curé]. [L'abbaye] a à charge les heures canoniales quotidiennes avec une grand-messe chantée par jour [et], les jours de dimanches, fêtes et solennités, deux grands-messes. Le revenu de la-dite abbaye consiste en [sa] juridiction, en vignes, prés, terres, bois, censes, moulins, pâturages, d'une valeur annuelle de mille deux cents florins. En outre, chaque religieux touche douze coupes de froment, autant d'orge et deux sommées de vin. Quant aux novices, ils en touchent la moitié. De plus, ils ont en commun cinq cents florins d'entretien des vêtements. En plus de ce dont on vient de parler, le prieur reçoit huit barriques de vin et la taxe (?) du vin ; le sacristain perçoit toutes les offrandes et, à leur titre, est tenu d'assurer le luminaire de l'église. Les convers, au nombre de deux, touchent la même prébende que les novices. En outre, [l'abbaye] est tenue à aumône les jours de l'eucharistie, de la Pentecôte, de la Saint-Roland et la veille de la Nativité du Seigneur ainsi que les trois jours suivants.
Assurément, l'église est bien pourvue de tout le nécessaire au culte divin. On recommande (?) au Révérend seigneur abbé et aux religieux d'accomplir, selon l'esprit des fondateurs, tout ce à quoi ils sont tenus et on souhaite (?) que ledit Révérend abbé fasse les réparations nécessaires à l'église."

 

L'évêque ne tient pas compte des "rendus", paysans locaux au service de l'abbaye dans les granges ; leur statut n'est pas très clair,  certains laissaient leur terre en échange de quelques messes après trépas, d'autres n'étaient que des ouvriers agricoles, voire des serfs ; des sortes de convers de l'extérieur sans en avoir ni l'habit ni l'accès à la vie commune comme les deux vrais convers, lesquels avaient leurs places réservées, sans stalles, au fond de la nef, mais hors du chœur , pendant les offices ; ils étaient tenus à récitation de quelques prières chaque jour mais pas de chant choral ; dortoir et réfectoire séparés, au mieux un coin dans l'écurie et place en bout de table et, bien sûr, pas de "voix au chapitre". Dans les "registres de professions", les rendus n'y figurent évidemment pas ; les convers rédigent, s'ils savent écrire, leur profession en langue vulgaire, mais les moines de chœur en latin. Notons que le souvenir de ces rendus s'est perpétué dans le patronyme local Rendu. L'évêque ne confirme pas ici de la cohabitation avec la paroisse : usage du cimetière et des cloches. L'abbaye semble hors du temps : pillages, massacres, désertion des moines, en cette époque de Réforme; l'évêque, qui continue de se faire appeler "Monsieur de Genève" (bien qu'on l'ait proprement mis à la porte), poursuit ses visites, sourd et aveugle à l'histoire... [Jean-Marie Plouin].

Visite de la cure de Chézery, le 9 août 1581 (Traduction)

"Le susdit jour neuf août 1581.
Visité l'église paroissiale de la  Bienheureuse Marie au lieu de Chézery, annexe à titre perpétuel de l'abbaye dudit lieu, à ce qu'on affirme. On y dispense assurément tous les sacrements. [Les paroissiens] n'y ont pas de cimetière mais sont enterrés dans le cimetière de l'abbaye, à charge de deux grands messes les jours des dimanches, des fêtes et des solennités et d'une messe basse pour les morts le lundi. Les revenus consistent en prémices [des récoltes] et une taxe sur le marché. Le curé perçoit sur chacun une gerbe d'orge et une autre d'avoine et, à la fête de Pâques, un sou.  Le curé est tenu [d'assurer] tout luminaire, à l'exception de la cire.
Il est ordonné au curé de faire une fenêtre vitrée au chœur, d'en décrépir et blanchir les murs et d'en faire le pavage.
En ce qui concerne les choses nécessaires, qu'il y ait quatre purificatoires et [les] quatre livres [liturgiques] ; que les paroissiens aient un calice argenté ; qu'ils réparent les vases des saintes huiles, les chasubles et les missels ; qu'ils procurent un parasol [pour les processions], un voile correct pour la croix, deux étoles avec les manipules, deux candélabres, deux coussins, un coffre pour y déposer les ornements et les trésors de l'église, qu'ils couvrent les fonts baptismaux, [procurent] les draps mortuaires et coopèrent de leurs mains [aux travaux].
Ordonné au curé de pourvoir à la paix dans les six mois conformément au droit. En vertu d'une transaction par médiation avec le révérend seigneur abbé et les religieux de Chézery, les paroissiens utilisent le clocher et les cloches de ladite abbaye et, pour cette raison,  il est ordonné de d'édifier un clocher dans l'année."

Justificatifs

Visite de l'abbaye de Chézery, le 9 août 1581 (Original en latin)

"Die nona augusti 1581.
Visitavi abbatiam sancte Marie et sancti Rolandi loci de Ceserier, cujus est per presens commendatarius Reverendus Dominus Jacobus Burgesius legitime provisus. In qua sunt duodecim religiosi ordinis cistercensis, quorum decem sunt presbiteri et duo novitii; ex presbiteris, unus est prior, alter sacrista. Sub onere horarum canonicarum quotidianarum cum cantu misse magne quotidiane, diebus dominicis, festivis et solemnibus duarum magnarum missarum. Redditus dicte abbatie consistit in jurisdictione, vineis, pratis, terris, nemoribus, censis, molendinis, pascuis, valoris annui mille ducentorum florenorum. Percipit pretera quilibet religiosus duodecim cupas frumenti, totidem ordei, sex sommatas vini; novitii vero percipiunt medietatem. Habent pretera in commune pro obsonio de vestiario quingenti florenos. Prior ultra predicta percipit duo barralia vini et vini (?); Sacrista percipit omnes oblationes, quarum ratione tenetur ministrare lumen in dicta ecclesia; conversi, qui sont duo numero, percipiunt eamdem prebendam quam novitii. Tenetur preterea ad eleemosinas quales diebus heucharstie, pentecostes, sancti Rolandi et in vigilia nativitatis domini et tribus diebus sequentibus. Est nempe ecclesia bene ornata omnibus ad divinum cultum necessariis. Reverendo domino abbati et religiosis ut omnia ad quae tenentur impleant juxta fundatorum mentem et reverendo dicto abbati ut reparet (?) ecclesiae in necessariis."

Pour la traduction :
a) j'ai ajouté une ponctuation à peu près absente, comme souvent dans les textes médiévaux.
b). (?) : deux mots traduits selon une approximation...scutum, seralia?
c) diebus eucharistie: s'agit-il de la Fête-Dieu avec procession du saint-sacrement (cf visite de la paroisse), deuxième jeudi ou dimanche après Pentecôte (pourquoi mise avant dans l'énumération?) ou des jours où les fidèles sont admis à recevoir l'eucharistie ?
d) juxta fundatorum mentem : s'agit-il de rester fidèle à l'esprit des fondateurs de l'Ordre? s'agit-il de respecter les intentions exprimées par les donateurs de fondations, par exemple lors de testaments : nombre de messes, etc...  (L'évêque n'avait pas juridiction sur les moines dits "exempts", c'est-à-dire soumis seulement au pape, et ne pouvait donc conseiller leur vie spirituelle, mais il pouvait exiger d'eux de remplir les obligations données par les paroissiens du diocèse - En accaparant les fondations, les monastères diminuaient les ressources escomptées par les évêques [Jean-Marie Plouin].

Visite de la cure de Chézery, le 9 août 1581 (Original en latin)

"Die predicta nona augusti 1581.
Visitavit parrochialem ecclesiam beatae Mariae loci de Ceserii annexam perpetuo abbatiae dicti loci ut asseritur; in qua quidem omnia ministrantur sacramenta; inibi non habent cimiterium sed sepeliuntur in cimiterio abbatiae sub onere unius ?] fori. A singulis percipit curatus unam gerbam ordei alteram avenae et in festo paschae unum solidum. Tenetur curatus ad omne lumen, nisi ad (...?) cerae.
Injunxit curato facere fenestram vitream chori, decrustare et dealbare muros ejusdem et stratum chori. In necessariis, habeant quatuor purificatoria cum quatuor libros; parrochiani habeant calicem argenteum, reparent urnam (?) sacrororun oleorum, casulas et missalia, habeant umbellam, viridum (?) velum crucis, duas mappas, duas stolas cum manipulis, duo candelabra et duo pulvinaria, arcam ad reponendum ornamenta et jocalia ecclesiae, cooperiant fontes,lintea funebra, cooperiant maniis (...?). Injunxit curato ut edoceat (...?) intra sex menses ut prout juris providentur pacem. Tenentur parrochiani dicti loci ex transactione per medietatem cum reverendo domino abbate et religiosis (conventus ?) ceseriaci ad manutentionen campanilie et campanarum dictae abbatiae et ideo inunxit ut reficiant dictum campanile infra annnum."

- Le texte est semble-t-il un compte rendu par un secrétaire parlant à la troisième personne du visiteur : "Visitavit", "inunxit" (il a visité..., ordonné" et non "visitavi" (j'ai visité) ou "visitavimus" (nous avons visité).
- Le lieu de culte n'est pas l'église conventuelle puisque le curé doit y faire des travaux. Selon l'usage (à moins qu'il n'y ait aussi une convention antérieure) l'entretien du chœur lui appartient, celui de la nef relevant des paroissiens de même que pour pourvoir à tout le nécessaire du culte ("in necessariis").
- Le curé n'est pas spécifié, un moine ou un séculier ?
- On entrevoit les sources de conflit : perception des revenus, enterrements, querelles de clocher et de sonneries de cloches...
- Quelques mots peu clairs ou partiellement effacés, traduits de la manière la plus probable...

 

 

Publication : Ghislain Lancel. Source : AD74, 1G101 (Microfilm en 2Mi75) : Chézery abbaye, f° 172 ; Chézery cure, f° 172v. Mention dans le dictionnaire de Rebord. Copies, traductions (d'après les textes originaux) et commentaires par Jean-Marie Plouin, avec nos remerciements.

Première publication, le 2 novembre 2016. Dernière mise à jour de cette page, idem.

 

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